Roger Martin est doyen de la Rotman School of Management de l’Université de Toronto. Auparavant, il a été l’un des directeurs de la société d’experts-conseils en stratégie mondiale Monitor Company et le fondateur du bureau canadien de cette société. Il a écrit sur la réflexion intégrale, la conception opérationnelle et la conscience sociale des entreprises.
Les grandes entreprises ont le choix : soit elles font de l’argent en ne faisant aucun effort pour améliorer le monde, soit elles font de l’argent TOUT EN s’efforçant d’améliorer le monde
Si vous désirez lire la première partie de l’entrevue, cliquez sur: Ière partie : Roger Martin sur la dimension canadienne de la crise
ONF : Plusieurs Canadiens ont été consternés et outrés de voir fondre leurs caisses de retraite durant la récession. Qu’avez-vous à leur dire?
Martin : Ça me désole, et j’aimerais que cela ne se soit jamais produit. Dans la majorité des cas cette réaction vient de personnes qui ont opté pour un régime à cotisations déterminées plutôt que pour un régime à prestations déterminées. Jusqu’à maintenant, ces régimes à prestations déterminées n’ont pas été touchés.
Au cours des dix dernières années, les personnes qui choisissaient un régime à prestations déterminées étaient considérées tout au mieux comme des hommes et des femmes des cavernes. Mais si vous optiez pour des cotisations déterminées, c’est-à-dire que vous placiez votre argent à la Bourse pour le regarder croître à un rythme insensé, vous étiez alors un petit malin. Mais ça ne s’est pas passé comme ça. Il faut revoir les choses et se demander : combien d’années de fort rendement ont été balayées par la récession? Au Canada, compte tenu de la reprise de la Bourse, la réponse est : pas beaucoup.
Plusieurs de ceux et celles qui ont vu leurs caisses de retraite s’effondrer se croyaient à l’abri de tout pépin alors que ce qu’ils avaient en main était purement spéculatif, c’est-à-dire des investissements dont le rendement à l’époque dépassait de loin tout ce qu’ils avaient pu imaginer au début. Puis, soudainement, ça a été le renversement.
Je suis navré pour ces gens parce que beaucoup ne faisaient que suivre un conseil, celui de prendre un régime à cotisations déterminées, alors que ce n’était pas forcément le meilleur choix. Plusieurs sont devenus malgré eux des joueurs à la Bourse. Les syndicats se sont aussi mis de la partie; les régimes de retraite des enseignants et des employés municipaux de l’Ontario sont liés à la Bourse. Le niveau de rendement sera un facteur important sur les bénéfices à long terme de ces investissements.
Il y a aussi le fait que les gens s’attendaient à ce que les rendements demeurent stables. Prenez l’Université de Harvard dont le fonds de dotation a subi une perte énorme, passant de 38 milliards de dollars environ à 24 milliards. Cela semble à première vue une dépréciation énorme, mais au cours des dernières années le fonds croissait au taux annuel composé de 20 pour cent à peu près. En réalité, le fonds de dotation de Harvard se retrouve au même niveau qu’il y a cinq ou six ans lorsque l’Université s’en sortait bien. Mais le problème est qu’elle a dépensé tous les bénéfices, croyant qu’elle profiterait éternellement d’un rendement élevé. La question n’est pas que l’Université soit pauvre, elle n’est tout simplement pas aussi riche qu’elle l’avait prévu, et le train de vie qu’elle a adopté exigeait un niveau de revenus qui n’a été possible qu’au cours des dernières années d’abondance.
Le marché boursier reprend ce qu’il a donné. C’est une dure leçon. Et si vous comptez sur ses largesses infinies pour planifier votre vie, vous êtes totalement irréaliste.
ONF : Vous qui avez été consultant pour General Motors, comment voyez-vous l’avenir des milliers de Canadiens qui ont perdu leur emploi dans le secteur automobile?
Martin : C’est une situation très difficile parce que la plupart de ces emplois sont perdus à jamais. Avec le recul, il est évident que ce n’étaient pas des emplois viables. Les salariés étaient payés à un tel niveau que les entreprises qui versaient ces salaires risquaient de faire faillite. Ces salaires étaient fondamentalement irréalistes. Ni les compagnies, ni les travailleurs n’en avaient conscience. Ces derniers s’intéressaient très peu à cette question, et j’irais jusqu’à dire que s’ils avaient été futés, ils se seraient davantage préoccupés de ce problème.
Mais c’est difficile. Lorsque les dirigeants syndicaux disent qu’il faut en demander plus, je crois que les travailleurs ne peuvent qu’être d’accord. Cela a créé un environnement où les entreprises sont devenues non compétitives, si bien qu’elles se retrouvent aujourd’hui en difficulté financière et qu’elles doivent réduire leurs activités de façon draconienne. Elles ont énormément de difficulté à faire des profits en produisant des automobiles dans un environnement où les coûts de main-d’œuvre sont élevés. Dans ce contexte, une reprise substantielle de l’emploi dans le secteur automobile nord-américain m’apparaît peu probable.
ONF : Vous avez aussi été consultant auprès de groupes engagés dans l’entrepreneuriat social. Qu’elle est votre définition de ce secteur?
Martin : C’est une question intéressante. Lorsque je travaillais avec Sally Osberg, présidente de la fondation Skoll (skollfoundation.org) et femme extraordinaire, j’ai collaboré à la rédaction d’un article définissant l’entrepreneuriat social, en partie parce qu’il n’y avait pas de définition généralement acceptée du terme. L’entrepreneur social est une personne qui, confrontée à un équilibre néfaste et un ensemble de conditions qui mettent un groupe de personnes en difficulté, cherche à créer un produit ou un service et à établir un modèle d’affaires approprié. Ses actions ont ultimement pour effet d’instaurer un équilibre bénéfique. Cela est fait de manière durable, et le système économique ainsi créé repose sur ce modèle.
C’est ce que font les entrepreneurs traditionnels lorsqu’ils font face à une inefficience économique. Prenez Jeff Skoll et son associé Pierre Omidyar, les fondateurs d’eBay. Ils ont constaté un équilibre néfaste lorsqu’ils ont remarqué que nombre de personnes avaient dans leur garage beaucoup d’objets à vendre mais que les seuls acheteurs pouvant les voir n’étaient pas ceux qui leur accordaient le plus de valeur. À partir de cet équilibre problématique, ils ont fondé eBay, un véhicule qui aide les vendeurs à trouver les acheteurs qui apprécient la valeur de leurs articles. Ils ont alors créé un nouvel équilibre.
Les entrepreneurs sociaux font la même chose devant un équilibre néfaste plaçant un groupe de personnes dans une situation intenable. Muhammad Yunus de la Grameen Bank (grameen-info.org) en est un parfait exemple. À des Bangladaises qui n’avaient aucune chance de sortir de leur pauvreté, Muhammad Yunus a donné 10, 15, 60 ou 75 dollars de crédit pour l’achat d’une machine à coudre. Nous connaissons la suite de l’histoire. Son aide a permis de créer un meilleur équilibre où l’on retrouve une foule de petits entrepreneurs prospères. Mais au lieu d’être orientée vers le profit et destinée à une clientèle en mesure de payer (comme c’est le cas avec eBay), cette intervention à but non lucratif vise un groupe qui, en général, n’a pas de moyens financiers.
ONF : À ce sujet, comment définissez-vous la responsabilité sociale des entreprises?
Martin : Les grandes entreprises ont le choix : soit elles font de l’argent en ne faisant aucun effort pour améliorer le monde, soit elles font de l’argent TOUT EN s’efforçant d’améliorer le monde. Je crois que la responsabilité sociétale tend vers cette double action. Les sociétés de capitaux fonctionnent dans un monde axé sur le profit et selon les règles du profit; c’est ce que désirent les actionnaires lorsqu’ils investissent. Mais la raison d’être d’une entreprise est aussi de créer un monde meilleur. La Banque Royale, avec laquelle nous avons travaillé à établir une stratégie de responsabilité sociétale, se dirige, d’après moi, dans cette voie avec son projet Blue Water et ses autres projets environnementaux.
ONF : Est-ce que vos origines mennonites ont quelque chose à voir dans votre façon d’aborder la gestion et l’entrepreneuriat?
Martin : Certains disent que c’est le cas. Je ne sais pas. J’hésite à dire que je suis quelqu’un de spécial parce que je suis mennonite, ça voudrait dire que je vous plains de ne pas l’être. Ceci dit, il y a quelque chose dans ma façon de penser et d’agir qui est typiquement mennonite.
J’ai un sens de la communauté que j’ai acquis durant mon enfance dans une petite communauté tissée serrée où les gens s’aidaient les uns les autres. Les Mennonites croient au travail honnête et ont peu d’intérêt pour le clinquant. « Travaille dur et il finira par t’arriver de bonnes choses. » Je crois que j’ai cette sorte de patience dans mon travail à l’école Rotman. Ça n’arrivera pas forcément demain, et nous n’avons pas à prétendre être autre chose que ce que nous sommes; il suffit de faire le bien et d’y mettre tout l’effort requis.
Ce qui est aussi plus ou moins mennonite est cette idée que nous n’avons pas besoin de tout posséder. Les dépenses excessives sont inutiles. L’essentiel suffit. Notre école ne favorise pas la culture de l’ostentation selon laquelle tout le monde doit avoir un bureau gigantesque. La salle de conférence adjacente à mon bureau servait à beaucoup de monde, mais était trop petite; j’ai donc réduit de six pieds la longueur de mon bureau. Je crois qu’il y a un peu de mennonite là-dedans. J’ai regardé ces six pieds et je me suis demandé : est-ce que cet espace m’est vraiment utile? Les autres en ont plus besoin que moi. Ce point de vue vient de mes origines.
ONF : Quel est le rôle de l’art et de la culture en période de crise économique?
Martin : J’ai des opinions assez tranchées là-dessus. Bien que les Mennonites soient pacifistes, j’admire Winston Churchill. Durant le Blitz, quand les Anglais étaient bombardés toutes les nuits, les responsables de la sécurité du territoire ont pressé Churchill de fermer les cinémas. Il a refusé. « Pourquoi nous battons-nous finalement? a-t-il dit. N’est-ce pas pour sauvegarder le mode de vie britannique? » Pour Churchill, cela incluait aller au cinéma. À quoi sert de faire la guerre si nous ne combattons pas pour défendre ce que nous voulons être?
Je dirais que c’est une bonne façon de considérer les arts. Les arts constituent un élément essentiel de notre identité. Ils sont une manifestation de la perception que nous avons de notre culture, des histoires que nous voulons raconter, des images que nous voulons peindre. L’art public que nous voulons créer est, dans le meilleur des cas, l’expression idéale de notre culture. Ainsi l’idée que l’on peut d’une certaine manière se passer d’art en période de déclin économique n’est pas moins fausse que la perspective de s’en passer en temps de guerre lorsque la survie même du pays est en jeu. Si ce n’était pas valable pour Winston Churchill, il est inutile de revenir là-dessus aujourd’hui après une baisse de quelques points de pourcentage du PIB par habitant. Nous vivons pour faire avancer la civilisation, et les arts font partie intégrante de ce mouvement.
Philip Lewis, rédacteur-recherchiste au projet PIB de l’ONF, a posé les questions.
©2009 Le blogue PIB / The GDP blog
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