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PIB - GDP

February 25th 2010 No Comments

Ière partie : Roger Martin sur la dimension canadienne de la crise

Roger Martin - Photo & Copyright: Rotman School of Management

Roger Martin - Photo & Copyright: Rotman School of Management

Roger Martin est le recteur de l’École d’administration des affaires Rotman, à Toronto. Il a été directeur de la firme de stratégie globale Monitor Company et en a fondé le bureau canadien. Il a écrit au sujet de la pensée intégrée, du design d’affaires et de la citoyenneté corporative.

En brûlant de grandes quantités d’hydrocarbures ou en déversant des produits toxiques dans les rivières, nous pouvons provoquer une augmentation du PIB par habitant, sans toutefois que les préjudices soient inclus dans l’équation, et même si, ce faisant, nous participons à la destruction du patrimoine planétaire

ONF : Plusieurs économistes soutiennent que la crise actuelle est le résultat de 25 années de politiques de marché libre, de déréglementations et de privatisations sans entraves. Partagez-vous ce point de vue?

Martin : Oui et non. Quant à moi, les causes du krach sont plus restreintes. Je n’ai trouvé aucune analyse crédible qui démontrerait que la déréglementation ou la privatisation en seraient les causes principales. Le plus grand coupable, d’après moi, est la théorie de la rémunération des cadres qui a vu le jour en 1976 dans un article remarqué qui postulait la théorie de la délégation.

L’idée était que les grandes sociétés ont des commettants, c’est-à-dire les actionnaires, et des mandataires, qui sont les gestionnaires qui travaillent au nom des actionnaires. D’après cet article de 1976, écrit par Michael Jensen et William Meckling, les mandataires ne sont pas aussi exemplaires qu’on le souhaiterait. Au lieu de travailler assidûment au bénéfice des commettants dont ils gèrent les capitaux, ils cherchent plutôt à s’enrichir eux-mêmes. De là, le problème entre les commettants et les mandataires.

Cet argument a eu une portée énorme en amenant les sociétés à adopter une gestion axée sur la maximisation de la valeur actionnariale. D’après la théorie, pour équilibrer la relation commettants-mandataires, il fallait offrir à ces derniers une importante rémunération à base d’actions. Avec un bon rendement des actions, les deux parties profitaient de leur association. Tout était lié.

J’aimerais avancer que cette théorie particulière de la gestion est au cÅ“ur du récent krach. Au lieu de veiller à rendre leurs entreprises plus profitables, les gestionnaires ont commencé à manipuler les cours du marché. C’est là la cause des excès du marché, du gonflement du marché boursier à un niveau qui ne pouvait dans une certaine mesure que provoquer son effondrement. Au lieu d’attribuer cet effondrement à la déréglementation ou à la privatisation, je crois que c’est cette stratégie de rémunération (une théorie très nuisible) qui a été la plus grande cause de ce krach précipité.

ONF : Lorsque vous critiquez la théorie de la délégation, vous mettez en opposition le marché réel et le marché des anticipations. Comment distinguez-vous les deux?

Martin : J’utilise une métaphore sportive que plusieurs trouvent appropriée. Imaginons un match de football de la NFL. Tous les dimanches, deux équipes s’affrontent sur le terrain et jouent un vrai match dans lequel les quarts-arrières font de vraies passes et les demis à l’attaque marquent des points et de vrais touchés. Au bout des 60 minutes, il y a un vrai pointage, un vrai gagnant et un vrai perdant. C’est un sport qui génère des revenus annuels de 10 milliards, devançant de ce point de vue tous les autres sports américains.

Associé à ce sport bien réel existe un autre jeu basé non pas sur la réalité mais sur les attentes futures. C’est le pari, et à tous points de vue, ses revenus sont plus élevés que ceux du sport réel.

Du lundi au samedi, les amateurs imaginent ce qui va se passer le dimanche suivant, et ils parient là-dessus. Supposons que les Buffalo Bills affrontent ce week-end les Patriotes de la Nouvelle-Angleterre et que les amateurs prévoient que les Patriotes gagneront par sept points. On a donc une fourchette de sept points, une anticipation du résultat à venir. Les preneurs aux livres déterminent la cote et font des ajustements au cours de la semaine de façon à équilibrer les sommes d’argent de part et d’autre. Donc, si d’un côté le match a bien lieu dans la réalité, de l’autre, le jeu des anticipations se passe entièrement dans l’imaginaire.

Un phénomène similaire se produit dans le monde des affaires. Vous avez une société (disons General Motors) qui possède de vraies usines avec de vrais travailleurs qui sont payés avec de l’argent réel pour faire de vraies voitures qui seront offertes en vente. Au bout de l’année, vous avez de vrais profits et de vraies pertes.

Parallèlement, il existe un marché connexe des anticipations où l’on se dit : « Quel sera selon nous le rendement futur de GM? En nous basant là-dessus, nous allons décider si nous allons acheter ses actions ou non ». Mais il ne s’agit que d’une anticipation, ça n’a rien à voir avec la réalité. Ce n’est qu’une croyance collective concernant le futur; c’est ça le marché des anticipations.

Cependant, dans le football de la NFL il y a des règles très claires concernant la participation des commettants (les joueurs eux-mêmes) au marché des anticipations ou, pour être précis, aux paris sur les matches de la NFL. S’ils parient sur les matches, ne serait-ce qu’une fois, ils sont expulsés à jamais du sport.

Revenons au monde des affaires où nous avons aussi à la fois un marché réel et un marché des anticipations. Quelle est notre pratique? Non seulement nous n’interdisons pas aux PDG de participer au marché des anticipations, mais nous insistons de façon non équivoque pour qu’ils y prennent part en leur offrant une rémunération majoritairement constituée d’options d’achat d’actions, d’actions restrictives, etc.

Les gens sont convaincus que le but est de favoriser une hausse du rendement dans le marché réel. Mais en fait c’est une incitation à un meilleur rendement dans le marché des anticipations; c’est-à-dire stimuler le cours des actions en allant à Wall Street ou à Bay Street. Ou faire des acquisitions fantaisistes pour donner l’illusion d’une croissance rapide. Ou adopter des méthodes comptables douteuses pour faire croire que vos revenus croissent plus rapidement qu’en réalité. C’est cette théorie de la rémunération qui a été la cause première de l’effondrement.

ONF : Quelle est d’après-vous la situation du Canada dans la crise économique mondiale?

Martin : Au début de cette crise, le Canada était en meilleure position que n’importe quel autre pays développé, et cela a beaucoup aidé. C’était tout le contraire de ce que nous avons connu durant la phase descendante du début des années 1990 lorsque le Canada vivait une crise budgétaire. Au cours de ce repli, nous avions un déficit de 30 milliards de dollars, ce qui était énorme à l’époque alors que la conjoncture était meilleure aux États-Unis. Nous avons opéré de très fortes compressions pour faire face à la situation, et cela nous a nui à long terme.

Au cours de la récente crise, la santé financière du Canada figurait, au début de la phase descendante, parmi les meilleures du Groupe des Sept. Nous nous sommes affairés à rembourser les dettes des dix dernières années, ce qui a fait en sorte que notre dette accumulée était de beaucoup inférieure et que nos budgets étaient équilibrés. Et lorsque nous avons dû prendre des mesures budgétaires extrêmes pour stimuler l’économie, comme l’ont fait tous les pays, notre économie s’en est tirée avec moins de dommages que beaucoup d’autres.

En revanche, les États-Unis sont aux prises avec le paiement des intérêts d’une dette d’un billion de dollars, une des plus considérables dans le monde. C’est là le montant de leur dette publique et ils en paieront les intérêts pendant une longue période. Même si la situation budgétaire canadienne n’est pas reluisante, elle compte parmi les meilleures. Ce repli a été défavorable pour tous les pays, mais je ne crois pas que nous nous soyons retrouvés jusqu’à maintenant en position d’endommager à long terme à notre économie.

ONF : Joseph Stiglitz et d’autres économistes considèrent que le PIB par habitant n’est pas un indice valable du niveau de bien-être économique. Quelle est votre point de vue à ce sujet?

Martin : Il est difficile de ne pas être d’accord avec ceux qui disent que le PIB par habitant est un système de mesure limité. Ceci dit, ça ressemble un peu à la démocratie : c’est peut-être un système imparfait, mais c’est un système moins imparfait que d’autres.

Le PIB par habitant possède deux carences. Premièrement, ce n’est rien qu’une mesure monétaire. Elle ne touche qu’à l’aspect pécuniaire et, d’après toutes les recherches sur le sujet, il est absolument clair que les personnes qui ont le plus d’argent ne sont pas plus heureuses que celles qui en ont moins. L’argument implicite est qu’un PIB par habitant plus élevé rend les gens plus heureux et leur procure un plus grand bien-être, mais ça ne fonctionne pas comme ça. Le bien-être dépend aussi de la manière dont l’argent est distribué et des procédés culturels qui sous-tendent la participation communautaire et civique.

L’autre carence, c’est qu’il ne tient pas compte de l’utilisation de l’environnement; je veux dire l’environnement dans son sens large, pas seulement la pollution. Le PIB est un nombre qui mesure un mouvement, celui de la quantité d’argent qui circule annuellement à l’intérieur d’une économie, mais il ne quantifie pas nos réserves, ce que nous possédons sur le plan des terres, de l’environnement et de la qualité de l’air. Il ne mesure pas notre avoir en fin d’année par rapport à ce que nous avions au début de l’année. Ça ne le concerne pas. Donc, en brûlant de grandes quantités d’hydrocarbures ou en déversant des produits toxiques dans les rivières, nous pouvons provoquer une augmentation du PIB par habitant, sans toutefois que les préjudices soient inclus dans l’équation, et même si, ce faisant, nous participons à la destruction du patrimoine planétaire.

ONF : À part le PIB, qu’en est-il des autres modèles proposés?

Martin : Je crois que ça prendra beaucoup de temps avant que le PIB par habitant soit remplacé. C’est comme le clavier QWERTY. Il est peut-être inefficace, mais tout le monde a appris là-dessus et l’utilise encore aujourd’hui. De la même manière qu’on utilise encore l’échelle d’intelligence Stanford-Binet, bien que nous connaissions aujourd’hui ses limites. Ces systèmes sont difficiles à déloger une fois qu’ils ont été adoptés.

Il y a tellement de systèmes érigés autour du PIB par habitant qu’il faudra attendre un certain temps avant de voir une évolution. Il n’existe actuellement aucune mesure aussi simple, limpide et bien assimilée que le PIB par habitant. Si j’étais un parieur et que je me demandais quelle serait dans cinq ans la principale méthode employée pour comparer les économies, je miserais encore sur le PIB par habitant.

Philip Lewis, rédacteur-recherchiste au projet PIB de l’ONF, a posé les questions.

Lisez la seconde partie de l’entrevue avec Roger Martin: IIème partie : Roger Martin sur la dimension canadienne de la crise

Tags: billets français · economy

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